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Comment éviter … les radars vietnamiens

25 avril...Comme chaque matin, j’arrive au centre de recherches auquel je suis rattaché. Les couloirs sont déserts et, à 11 heures 45 -heure du repas-, nous nous retrouvons à 5 autour de la table, là ou, habituellement une cinquantaine d’Ingénieurs et de techniciens échangent propos et éclats de rire (1) autour de leur bol de riz quotidien.

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Je m’enquiers des raisons de cette faible présence. Il m’est alors répondu que les deux prochains jours seront fériés, le calendrier faisant de ces deux jours ceux de la célébration des Rois Hung (2). Suit un week-end, puis le 30 avril, également jour férié puisque jour anniversaire de la réunification du pays (30 avril 1975) et enfin le 1er mai, jour à consacrer aux défilés de l’internationalisme, ici totalement ’’unitaire’’.
Me voici donc à la veille d’un ’’pont’’ de six jours, que la plupart des salariés du Centre de recherche ont décidé d’anticiper pour éviter, selon eux, les moyens de transport en commun bondés puisque chacun veut utiliser ce temps libre pour retrouver son village, et bien souvent son temple (3).

 

Je décide alors de faire comme les Vietnamiens et de me rendre, le lendemain 26 avril, dans un village -dénommé Chuong- situé à une quarantaine de kilomètres de Hanoi et spécialisé dans la fabrication de chapeaux coniques, un des symboles du Viet Nam (4).
Or, ce 26 avril, était jour de marche (les dates des jours de marché sont déterminés par le calendrier lunaire) et, de plus, était le jour de la fête du Génie tutélaire du village.
Ce matin-la, des milliers de villageois, se sont donc rendus à cet ’’ensemble’’ qu’on trouve dans chaque village -le ’’ Dinh’’ (5) et le Temple-, accueillis par tous les dignitaires du village qui, pour l’occasion, ont revêtu leurs habits d’apparat (tunique blanche, rouge ou blanche). Au Temple, les habitants rendent hommage au Génie tutélaire du village (6).
Des danses effectuées par les jeunes filles revêtues de leur gracieuse tunique blanche (7) et de leur pantalon en soie ainsi que des chants complètent le caractère festif de cette matinée.
Un manège aux chevaux de bois vaguement dégrossis et aux couleurs vives fait la joie des bambins. Marchands de glace, de friandises et de jouets en plastique essaient de faire dépenser aux parents leurs derniers dongs (8). Cà et là, des filets de fumée qui s’échappent vers le ciel indiquent des marchands de brochettes. Les vendeurs de jus de fruit, de bière ou de jus de canne à sucre essaient de réaliser un de leur meilleur chiffre d’affaires de l’année.
L’après-midi cris et hourras ponctuent diverses réussites à des jeux de style ‘‘intervillages’’. Ce jour là, les deux grands succès furent : « comment avec une perche casser, les yeux bandés, une bouteille suspendue à un fil à environ 4 mètres du sol » et surtout « le jeu du canard » (9) .
Imaginez la plus grande mare du village. Un frêle esquif -de forme ovoïdale et d’un mètre cinquante de long-  fait de lattes de bambou recouvertes de laque est -avec le canard- l’instrument essentiel à ce jeu.
Vous prenez votre tour dans la file des candidats. Votre tour arrive, vous disposez d’environ 5 à 10 minutes pour, à partir de la ’’barque’’ fort instable et à l’aide d’une seule perche de 3 à 4 mètres de long pour naviguer, attraper -et gagner- un canard. Le jeu avait commencé vers 13 heures... Mais à 17 heures, le (même) canard était toujours -bien vivant…et apparemment en pleine forme alors que au moins une dizaine de candidats, après un plongeon dans la mare au fonds légèrement nauséabonds, essayaient de se sécher...
A dire vrai, l’animal  bénéficiait (10)  de la complicité d’une bonne partie du public qui, lorsque le ’’chasseur’’ était sur le point de l’attraper, jetait, de la rive, de petites pierres en direction du canard afin qu’il fuit au plus vite la zone devenue dangereuse pour son devenir...
De plus, je me suis demande si l’animal n’avait pas été dressé à ce jeu... Plusieurs fois, alors que l’occupant de la barque se trouvait à quelques centimètres de son cou, je l’ai vu plonger dans les eaux noires de la mare… pour réapparaître, avec un oeil que je devinais narquois, quelques mètres plus loin...
A mon avis, Robert Lamoureux (11) a dû s’inspirer de ce jeu pour écrire son sketch sur le ’’canard’’ qui le rendit célèbre…

 

Evidemment, de telles fêtes sont aussi -et peut-être d’abord-, l’occasion pour garçons et filles de se rencontrer...

 

Mais je m’égare... Revenons à mon titre : ’’comment éviter … les radars au Viet Nam’’... Radars, c’est-à-dire radars routiers.
Quiconque connaît ce pays, sait évidemment que je plaisante. Dans ce pays à la circulation folle (12), le radar est un instrument encore totalement inconnu (13) . D’ailleurs, même s’il existe officiellement des limitations de vitesse, l’impossibilité de les contrôler fait que les panneaux rappelant leur existence ont une fonction purement décorative (14).
Faute de pouvoir contrôler une quelconque vitesse -et bien d’autres infractions routières-, la police (fins de mois oblige) ne sanctionne que ce qu’elle est en mesure de sanctionner…
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Deux chefs d’incrimination sont particulièrement visés.
Le premier en ville. Supposons que le feu passe au rouge…  un occidental va naturellement s’arrêter... Supposez maintenant que votre roue avant dépasse de quelques centimètres la bande blanche qui transversalement marque la limite du feu (15)… Il est alors vraisemblable qu’un policier va sortir de l’ombre de l’arbre où il s’était tapi à l’abri du soleil pour établir un procès-verbal d’infraction.
En effet, vous êtes alors à l’arrêt… donc facilement sanctionnable... Si par contre, vous passez alors que le feu est rouge, il n’y a rien à craindre de la part de la police, car vous vous fondez alors dans le magma impénétrable des flux divers de la circulation... Vous êtes alors ’’irrattrapable’’...

 

Deuxième cas. Vous êtes sur une route. Le port du casque est alors ’’obligatoire’’... A dire vrai, la règle en la matière est fort... jésuitique. Le principe général est le port obligatoire du casque dès que l’on conduit une moto. Mais une tolérance à son non-port est admise ’’en agglomération’’... Qu’est-ce que cela veut dire ? Ou commence et ou finit une agglomération dans des zones si densément peuplées (jusqu’a 3 000 habitants au km2 dans certains ’’villages’’ du delta du Fleuve Rouge). En outre, il semble que l’obligation du port du casque ne concerne que le conducteur et non le passager (à moins que ce ne soit l’inverse…). Bref, vous êtes totalement à la merci du bon vouloir de la police... ce qui est d’ailleurs peut-être l’objet de cette mesure…

 

J’en viens maintenant -et enfin…- au titre de cette feuille de route… Les radars n’existant pas, il s’agit donc en fait de la question du port du casque.
Or, le 26 avril, me rendant donc au village des chapeaux coniques (Chuong), arrive à mi-parcours, j’aperçois sur le bas-côté 7 à 8 motos en file indienne... Un accident ? Non… Une manifestation ? Ce n’est pas le genre du pays... Alors quoi ?
En m’approchant, je note, au départ avec étonnement, que le ou la passager(e) de chacune des motos arrêtées agite vigoureusement ses deux bras au bout desquels se trouve... un casque.
Deux cent mètres plus loin, j’ai l’explication : une escadrille de policiers est en place pour verbaliser tout conducteur non casqué… (mais seulement dans un sens – allez savoir pourquoi)...
Et deux cent mètres plus loin, une autre équipe de motocyclistes récupère les casques (16) et, enfin, une troisième équipe ’’remonte’’ les casques à leur point de départ…

 

A vous de tirer les conclusions de cette histoire (vraie)...

 

 

Jean-Michel Gallet

 

 

 

 

 

(1)  : la langue vietnamienne étant une langue monosyllabique tonale, le même mot a plusieurs sens en fonction du ton, ce qui permet des jeux de mot à l’infini -souvent salaces-, surtout avec un étranger qui s’essaie à cette langue. Ainsi, si par exemple, la même monosyllabe signifie cheval ou femme, selon le ton, la phrase :’’je monte sur le cheval’’ peut avoir un sens tout différent...
(2)  considères comme les premiers Rois de la dynastie vietnamienne (2879 à 258 avant Jésus-Christ)
(3)  particulièrement dans les deux a trois mois qui suivent le Têt (Nouvel An) ont lieu, dans chaque village, des fêtes destinées au Génie tutélaire de la commune
(4)  le monde rural vit d’abord et essentiellement de l’agriculture. Mais la densité de la population en Asie, et en particulier dans les deltas, a entraîné le développement sur place d’activités artisanales correspondant aux besoins du monde rural, mais aussi urbain. Au fil du temps, les villages se sont spécialisés et les activités se sont regroupées -entre différents villages d’une même région- en ce qu’on appelle habituellement des ’’clusters’’. Il y a ainsi les clusters spécialisés dans la fabrication de poteries, d’autres dans la fabrication de serrures, de meubles, de voiles, de vêtements, de pétards, etc... Dans notre cas d’espèce -Chuong-, il s’agit de chapeaux coniques..
Il s’agit d’un capitalisme familial bien organisé en filières. Ainsi pour les chapeaux, il y a les villages qui fournissent l’armature en bois. Chuong fournit les feuilles de latanier (palmier), monte et décore les chapeaux. Puis viennent les circuits de transport et de commercialisation.
Une des questions essentielles posée à l’économie et à la société vietnamienne est le devenir de ces ’’clusters’’ qui, avec l’agriculture, occupent encore l’essentiel de la population du pays (75 % des 85 millions d’habitants). Ainsi, les chapeaux coniques tendent à être remplacés par des casquettes ’’américaines’’ fabriquées de façon industrielle qui, même si elles sont produites sur place, sont loin de pouvoir employer toute la main d’oeuvre disponible...  Il semble toutefois que ces clusters, au Japon et en Corée, ont réussi a s’adapter au capitalisme international en créant, par exemple en Corée, les ’’chaebols’’... Mais dans ces deux pays, les mutations ont eu progressivement.
(5)  c’est la géomancie qui détermine le lieu d’implantation du Dinh et du temple. Le Dinh est le bâtiment ’’public’’ ou se tiennent les réunions des dignitaires et toutes les réunions publiques.
(6)  chaque village a son Génie tutélaire. Il s’agit d’une personnalité qui a profondément marque la vie du village (guerrier ou lettre ou ’’saint’’ homme) et qu’on honore au moins une fois l’an pour s’attirer sur soi-même et sur le village ses bonnes grâces
(7)  dénommées ’’ao dai’’ -à prononcer ’’ao zai’’ au nord et ’’ao yai’’ au sud Viet Nam-
(8)  monnaie locale (un euro vaut environ 22 000 dongs)
(9)  dénomination toute personnelle...
(10)            toujours le mythe de David face a Goliath
(11)            dans un sketch qui eut son heure de gloire... mais que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître (nostalgie, nostalgie...)
(12)            je sais, ce thème de la circulation routière parait obsessionnel chez moi. Mais, qui n’a pas à faire 2 à 3 heures par jour en moto au Viet nam, me jette la première pierre
(13)            en décembre 2006, j’ai vu les premiers radars en...Thaïlande. Ils sont encore loin d’avoir franchi les frontières pour arriver au Viet Nam
(14)            à ce propos, je me permets une digression ’’laotienne’’, pays ou la police, encore moins qu’au Viet Nam, est en mesure de contrôler quoique que ce soit en matière de sécurité routière -sauf à rançonner des conducteurs soupçonnés d’avoir de quoi payer une amende-. Début avril, j’y ai lu une campagne de presse, à la une de tous les quotidiens, dont le thème était : ’’passagers, rappelez-vous qu’il existe des limitations de vitesse (suivait alors le rappel de ces limitations : en ville, dans les villages et sur route). Nous vous demandons de porter régulièrement un oeil attentif sur le compteur du véhicule (encore faut-il qu’il fonctionne...) qui vous transporte et de relever attentivement tout dépassement de vitesse. A votre arrivée, nous vous conseillons de vous rendre au poste de police le plus proche afin de faire enregistrer votre plainte’’. Si ce moyen avait été efficace, je soupçonnerais fort la police d’avoir organise cette campagne pour arrondir ses fins de mois.
(15)            quant à la bande qui coupe en deux longitudinalement une route, son objet me semble purement décoratif.
(16)            le prix de la ’’location’’ du casque se négocie au cas par cas… Il serait de l’ordre d’un euro... mais bien plus pour un étranger…