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Bientôt arrivé au terme de mon “stage” vietnamien (2006/2007), une des questions que je me pose est de savoir si ce séjour m’a permis de devenir un “Phong Luu”? Mais qu’est-ce qu’un Phong Luu ? C’est, pour les linguistes, un mot intraduisible dans une langue occidentale. Explications.
Date : 03/09/2007
Auteur : Jean Michel
M. Nguyen Van Binh (1) a 78 ans. Il habite à Nam Dinh (environ 100 km. au sud de Hanoi). Il a eu 6 enfants.
Il parle encore ... quelques mots de français, héritage de la lointaine présence scolaire de notre pays, et aussi parce que M. Binh, nanti de son certificat d’études, avait trouvé son premier emploi dans l’administration française…
Evidemment, les temps “après 1954” furent difficiles pour M. Binh, obligé de se “rééduquer”, puis d’accepter un sous-poste administratif “de survie” pour toute sa carrière professionnelle publique.
Une vie professionnelle brisée, pourrait penser un Français qui pourrait s’attendre à rencontrer un être aigri...et abattu, car M. Binh est veuf depuis trois ans …
Et pourtant, M. Binh incarne la joie de vivre : toujours souriant, détendu et comme vivant au delà du temps ….
C’est que M. Binh est devenu un “Phong Luu” (à prononcer : phong leuou)…
Qu’est-ce donc qu’un Phong Luu ?
Un Phong Luu est un homme (au sens générique) “sagement désenchanté pour qui la vieillesse est le meilleur moment de l’existence”.
Quelle différence avec notre vision occidentale de la vieillesse qui assimile souvent celle-ci a un “naufrage”...
Comment expliquer cette différence ?
Certes, après une vie matérielle souvent difficile, M. Binh vit aujourd’hui dans un confort certain : maison à étage en centre ville et disposition de tous les appareils électriques, voire électroniques qui facilitent les travaux et agrémentent le quotidien.
Comment cela peut-il être ? M. Binh a-t-il gagné a la loterie ? Que nenni..
Il est comme beaucoup de vieillards asiatiques.
D’abord, il a eu la chance de voir tous ses enfants “faire des études” et accéder à des postes de responsabilité, bien que parfois loin des bases familiales (2). Et quelle que soit aujourd’hui leur situation personnelle, tous se cotisent pour lui assurer, notamment sur le plan matériel, une “retraite” heureuse.
Surtout, deux de ses enfants sont restés auprès de lui : une fille -qui en plus de son propre ménage- vient s’assurer que son père ne manque jamais d’un repas et surtout de sa présence régulière et un fils qui a repris le magasin que M. Binh a crée au début des années 1990 quand le processus de “libéralisation -“doi moi” en vietnamien- s’est mis en place.
M. Binh n’est donc jamais seul, d’autant qu’il bénéficie également de la compagnie de ses voisins avec lesquels il se livre à de longues parties quotidiennes de ma-jong (3) ou a d’interminables causeries tout en regardant le temps qui passe. Et puis, il y a les visites régulières des petits-enfants et les fêtes -et notamment lors du Têt (4) qui réunit toute la famille- et les divers anniversaires -essentiellement lies aux dates de décès des parents, voire des grand-parents et en l’espèce de sa femme, soit autant d’occasions de réunir la famille au sens large…
Nous sommes loin de la volonté des personnes âgées de notre civilisation qui s’efforcent de vouloir toujours paraître “jeune” (5) et qui voient avec effroi arriver l’âge et ses déchéances de toutes sortes.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Certains donnent de cette réalité une explication disons purement “fonctionnelle -à court terme-”. Ce serait parce que les “anciens” n’ont plus dans notre société occidentale de fonction sociale qu’ils sont oubliés et que, en conséquence, ils craignent la vieillesse : “aujourd’hui les jeunes Athéniens trouvent sur internet ce dont ils ont besoin…. Le bel Alciabe n’a plus rien à apprendre d’un vieillard et Socrate mourrait tout seul. Sans ciguë peut-être, mais sans disciples non plus (6)…
Même si cette assertion contient une part de vérité, je la crois beaucoup trop partielle. Les civilisations antérieures n’ont pas toujours honore les “anciens” (7).
A mon avis, une culture n’honore ses anciens que s’ils ont d’abord une fonction “supranaturelle” : l’ancien n‘est vraiment respecté que si son état s’inscrit dans un cycle qui dépasse sa propre vie.
C’est ce qui explique, à mon avis, l’état de “Phong Luu”. Dans la mesure où la culture du pays repose sur la croyance que notre passage sur terre n’est qu’un moment dans un cycle beaucoup plus vaste, le vieillard retrouve une fonction sociale : “arrivé à la vieillesse, on peut enfin entrevoir la modeste place qui vous est attribuée dans l’ordre immuable du monde et se détacher des mille préoccupations que la civilisation impose à la vie… entourée de ses enfants et petits-enfants, la personne âgée jouit d’un statut social qu’aucune pension de retraite, “ idéal” de notre société occidentale, ne pourra procurer (8)”.
Par contre, si on pense que la vie est finie une fois qu’on a quitté cette terre, on ne peut voir qu’avec effroi arriver son propre terme et être effrayé des déchéances qu’apporte inévitablement la vieillesse.
Certes, l’état de “Phong Luu” peut alors paraître enviable à un occidental… Peut-il donc devenir un ’’Phong Luu’’ ?
Pas évident.
Il est en effet difficile de quitter les “rails” de la civilisation sur lesquels la vie vous a placé(e)… Or, l’état de “Phong Luu” repose sur des traditions qu’un occidental pourrait difficilement observer, par exemple la maîtrise de ses passions (9) et de sa vie émotive, cachée derrière le masque du sourire (10) et un strict respect des usages et rites et de l’étiquette. De même, la subordination de la vie individuelle et de celle du couple devant la volonté du groupe familial semble difficile, voire impossible à respecter pour un occidental.
En réalité, il faut plutôt se demander si l’état de Phong Luu ne va pas, y compris dans les civilisations asiatiques pourtant placées sous le signe du “culte des ancêtres”, progressivement céder la place à notre vision individualiste de la société et de notre devenir : quand on habite dans un deux pièces au 15eme étage d’une tour en banlieue de Hanoi, coupe de son village, les liens familiaux tendent inévitablement à se distendre, au moins parmi les générations qui ont ou vont grandir dans ces tours… C’est une des questions que se posent actuellement les intellectuels japonais pour leur propre pays…
Que restera-t-il dans quelques générations des “vertus” asiatiques (maîtrise de soi, modestie, sourire, politesse, attrait pour la nature et le silence) ?
Tels sont les défis auxquels commencent à être confrontés la société vietnamienne -et chinoise-... et personne ne sait si et comment elles les surmonteront..
Jean-Michel Gallet
(1) les noms vietnamiens comprennent tous, en principe, trois composants. On trouve -toujours dans cet ordre- :
- en tête : le nom du “clan”, c’est a dire de l’ancêtre commun. Il y en a environ 300 pour tout le Viet Nam (200 dans le seul delta du Fleuve Rouge -dont 54% de Nguyen et 85 % portant l’un des douze noms de “clan” suivants : Nguyen, Tran, Le, Pham, Vu, Ngo, Do, Hoang, Dao, Dang, Duong et Dinh)-. La recherche d’un numero de telephone dans l’annuaire à la lettre N serait, dans ces conditions, une bien longue épreuve… si cet annuaire existait….
- à la fin : le nom “familier”. Ici, pas de référence au nom d’un “saint” ou d’une “sainte”, mais une référence a une caractéristique (souhaitée) de l’enfant. Ainsi, une fille peut s’appeler “chrysanthème” et un garçon “vertu”
- entre les deux : un mot “ajoute”, bien souvent “thi” pour les filles et “van” pour les garçons
Ce qui fait que souvent les Vietnamiens, notamment au bureau, m’appellent ’’Gallet’’ croyant m’appeler par mon prénom… Quand je vous disais que nos cultures répondent à des logiques différentes..
(2) un de ses fils est au Canada, une fille aux Etats-Unis et un autre enfant travaille au sud Viet Nam. Un fils gère des bateaux “pour touristes” dans la baie de Ha Long. Une de ses petites-filles fait actuellement des études en France.
(3) et à sa gymnastique “de décrassage” du petit matin, comme tous les Vietnamiens et Vietnamiennes, exercice qui se déroule en plein air, dans un parc voisin ou sur le trottoir
(4) ou Nouvel An
(5) “savez-vous que, quoique très jeune, autrefois, j’étais plus jeune encore.. Il y a la quelque chose d’affreux” – Henri Michaux
(6) “la Touche étoile” – B. Groult
(7) pour ceux des occidentaux qui seraient tentes de croire que la conception “déchéance” de la vieillesse est chez nous un concept récent, qu’ils se remémorent de ces vers : “ ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’as-tu donc tant vécu que pour cette infamie”. Et que dire des méthodes d’élimination des anciens (“des bouches devenues inutiles”) auprès des civilisations nomades qui abandonnaient ceux et celles qui ne pouvaient plus suivre les pérégrinations du groupe
(8) “connaissance du Viet Nam” par MM. Huard et Durand - 1954
(9) “donner libre cours à ses passions, c’est imiter la conduite des barbares” Confucius
(10) “se fâcher est vulgaire… Rire est le meilleur moyen de ne pas se laisser deviner” - Kim Van Kieu




