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J’avais décidé de passer l’événement le plus important de l’année dans le calendrier vietnamien, à savoir le Têt (Nouvel An vietnamien) dans des familles paysannes d’abord du delta du Fleuve Rouge, puis de la province de Nghe An -à 250 km au sud d’Hanoi -considérée comme l’une des plus pauvres du pays-.
J’ai donc participé aux repas de la « famille » après avoir attendu le retour du ciel des « esprits » des ancêtres -le premier jour-, puis fait la tournée des parents éloignes -le deuxième jour- et enfin des connaissances diverses et variées.
Date : 12/03/2007
Auteur : Jean-Michel GALLET
A chaque visite, nous étions accueillis par un thé -souvent accompagné d’un verre d’alcool de riz- et de quelques biscuits ou bonbons. Les enfants du voisinage venaient nous souhaiter la bonne année...mais leur visite, certes accompagnée de mille sourires, était toutefois intéressée. En effet, il est d’usage de remettre alors à chaque enfant une enveloppe dans laquelle a été glissée un billet de 5 000 ou 10 000 dongs (un euro vaut 20 000 dongs) neuf -seuls les billets neufs sont censés porter bonheur au donataire-... (1).
Au-delà de la chance extraordinaire qu’il m’est donnée de vivre ces coutumes encore très vivantes -quelles que soient les croyances ou l’absence de croyances religieuses des intéressés-, je voulais profiter de cet événement pour enrichir ma réflexion sur la culture vietnamienne et, au delà, sur la question, à mes yeux, centrale de l’adaptation de la société vietnamienne à la mondialisation.
Cette réflexion, pour la rendre plus concrète, je voudrais vous l’exposer à partir du dossier de l’agrotourisme.
Comment se relient tous ces éléments ?
Reprenons l’agrotourisme.
C’est un sujet sur lequel je travaille au Vietnam, car c’est une piste évoquée -ici comme ailleurs- par mes collègues chercheurs vietnamiens pour maintenir à la campagne une partie de la population rurale (je rappelle que 80 % des 85 millions de Vietnamiens vivent encore à la campagne)...
Certes, mon séjour ne s’est pas réalisé dans des exploitations agricoles certifiées ou labellisées pour recevoir des touristes, mais dans des exploitations de tout venant.
Mais les conditions de mes séjours campagnards m’a permis de mieux mesurer le fosse qui existe entre des intentions (développer l’agrotourisme) et les réalités profondes du pays.
Je ne citerai que quelques exemples. Ainsi, il faut disputer son repas, non pas avec ses hôtes, mais avec des colonies de mouches. Les nuits sur un lit ou sommier et matelas sont remplacés par des lattes de bambou font peut-être « couleur exotique », mais réveillent à coup sur des lumbagos et, surtout sont en permanence interrompues par le pique (dans les deux sens du terme) incessant des moustiques... Encore heureux celui qui ne ramène de ces nuits des souvenirs « grattants ». Et surtout que dire de l’absence totale d’intimité. Il y a un incessant va-et-vient d’enfants, d’adultes et de vieillards de jour... comme de nuit auquel on répond par un sourire, teinte d’un léger grognement quand la « visite » a lieu à 2 heures du matin... Evidemment, tout ce monde s’ébroue avant l’aurore, c’est-à-dire vers 4 heures et demi du matin, bien avant les coqs.... Par contre, il ne faut pas espérer rencontrer quelqu’un à l’heure de la sieste. A propos d’absence d’intimité, puis-je souligner que ce que je dénommerai par euphémisme « salle d’eau » n’est souvent protégée que par un muret de 1 mètre à 1,50 mètre de haut... et que parfois son accès se fait après avoir contourné l’étable à cochons.
Heureusement, la participation aux festivités du Têt fut une source d’intérêt et d’activités. Mais évidemment, les besoins en activités des urbains, surtout occidentaux, sont totalement inconnus, sauf à vouloir aller repiquer du riz. Ce qui, du reste ne serait pas compris par les autochtones.
Vivre cette expérience m’a fait sourire quand je me suis remémoré un fort intéressant livre sur l’histoire de la ville de Hanoi. Il y est conté l’exil forcé des dignitaires de la capitale après 1954 à fin de « ressourcement » auprès des « sains » paysans. Certains de ces dignitaires avaient pourtant soutenu le mouvement révolutionnaire d’indépendance, mais tous n’ont eu alors pour objectif que de fuir ce monde dans lequel le nouveau régime les obligeait à vivre.
Cela démontre que le monde vietnamien rural, dans sa majorité, a encore peu changé depuis... et que l’adaptation de ce monde à la mondialisation est bien loin des réalités.
Certains croient que les taux de croissance élevés du PIB traduisent l’insertion du pays dans l’économie mondiale. En fait, l’industrialisation y est encore un phénomène marginal. Et surtout, en fait, pour moi, cette industrialisation est, pour moi, d’abord le résultat d’une adéquation entre les besoins du grand capital (c’est-à-dire trouver ici une main d’œuvre bon marché et docile pour y fabriquer ce que les marchés occidentaux réclament) et une culture qui répond à ce besoin.
Les dirigeants du pays, premiers bénéficiaires -financiers- du phénomène appuient ce type de développement... et n’hésitent pas à sacrifier le monde paysan (2) ... sans susciter de sa part des réactions -du moins au Vietnam (3) - car pour l’instant le phénomène de mondialisation ne heurte pas la culture du pays.
Peut-être les dirigeants sauront-ils ou devront-ils un jour redresser la barre. Le Japon, la Corée du Sud, Singapour ou Hongkong -pays ou zones qui font partie du monde sinisé comme le Vietnam- ont su trouver les équilibres permettant un réel développement.
Comment ? au nom de quoi ?
A mes yeux, la réponse est simple : en prenant les recettes des pays sus-mentionnés, c’est-à-dire en puisant dans son passé et son histoire pour s’adapter aux nouvelles réalités, ce qui présuppose que le monde agricole, gardien des traditions ne soit pas sacrifié sur l’autel de l’OMC.
Bonne nouvelle année du cochon à tous.
Jean-Michel GALLET
(1) cette coutume vaut également dans les entreprises : chaque supérieur doit remettre a tous ses subordonnés un billet -neuf- de 10 000 dongs lors de la reprise du travail après la ’’pause’’ du Têt... une coutume qui -par analogie avec les enfants – est révélatrice du type de relations qui prévaut au sein des entreprises.
(2) il est ...cocasse de voir les dirigeants « communistes » faire ainsi allégeance au pouvoir du grand capital.
(3) il commence peut-être à en être différemment en Chine




