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Les Vietnamiens et la mort

Supposons que vous receviez, un jour, chez vous, un cercueil. Vous trouverez la chose comme relevant d’une plaisanterie de fort mauvais goût et, lorsque vous découvrez que ce « cadeau » vous a été fait par un proche ou par un ami, vous vous fâcheriez définitivement avec lui.
C’est que vous n’êtes pas Vietnamien. Dans ce pays, certes essentiellement à la campagne, il est encore de tradition d’offrir un cercueil à un proche. Ce n’est pas de l’humour noir, mais la marque d’une profonde considération.

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Cette coutume relève en effet d’une vision du monde qui considère la vie comme un séjour provisoire et l’état de mort comme l’état réel. Quand on meurt, on « rentre chez soi », on retourne à la terre maternelle. D’ailleurs les morts continuent à communiquer avec les vivants, notamment lors de l’anniversaire de la mort (par contre, on ne fête pas l’anniversaire de la naissance) et lors du Têt (la Nouvelle Année).

Dans ce contexte, un tel « cadeau » assure au vivant la certitude de disposer d’un cercueil de « qualité » -c’est-à-dire en bois solide­- (car on peut se trouver dépourvu de moyens financiers au moment du décès) le jour où son destinataire partira pour la « vraie vie ». D’ailleurs, j’ai lu, mais pas vérifié, que le cercueil -qu’il ait été offert ou qu’on se le soit fait fabriquer de son vivant- occupe une place d’honneur dans la maison, voire est placé à côté du lit où on dort.

 

Bien qu’objet de nombreuses attentions, ce cercueil ne sera toutefois qu’un lieu de sépulture provisoire. Comment en effet se déroulent les obsèques ?

 

Après le décès, le défunt est transféré dans un espace situe hors du village -et non autour ou à côté de la pagode-. Le long du parcours, entre la maison et le ’’cimetière’’, on sème des papiers dorés destinés à éloigner les démons. Au cimetière, le cercueil est alors recouvert de terre et de fleurs. Mais il s’agit d’une sépulture provisoire.
En effet, en moyenne trois ans plus tard, un peu avant le Têt, on procède au « nettoyage des os ».
Qu’est-ce que cela signifie ?

 

Quand on parcourt les villes vietnamiennes, on traverse immanquablement le quartier (les activités artisanales sont reparties par quartier) des fabricants de cercueils « définitifs ». Il s’agit de parallélépipèdes en terre cuite d’une cinquantaine de centimètres de côté percés de trous permettant la circulation de l’esprit du défunt lorsqu’il doit revenir voir les membres de sa famille à l’occasion de l’anniversaire de sa mort et du Têt.

 

En règle générale, dans la semaine précédant le Têt, avant que l’aube ne se lève (1), une agitation particulière parcourt les cimetières vietnamiens : les familles viennent exhumer les restes de leurs défunts. Les os sont lavés dans de l’eau parfumée, puis rangés dans le petit cercueil de terre cuite après avoir été recouverts de papier d’or et de papier rouge. Le nouveau cercueil est alors déposé dans un endroit déterminé par la géomancie. Ce qui fait que la campagne vietnamienne est parsemée, au milieu des rizières, de petits tertres de terre battue ou de petites constructions en maçonnerie qui servent de demeures définitives aux « petits cercueils » de terre cuite.

 

Avant de terminer cette feuille de route, je vous relate un épisode -qui se veut amusant- de l’histoire vietnamienne, mais qui traduit bien la relation des Vietnamiens avec la mort.
Nous sommes à Hanoi, en 1902, donc au temps de la colonisation française. Les documents d’époque relatent que la moyenne d’âge des décès au sein des agents vietnamiens employés par l’Administration française (donc au sein d’une population « privilégiée ») était de 30 ans et six mois (2).
C’est que les épidémies frappaient durement la population, notamment lors de l’été et de ses moussons. De juillet à septembre, le Vietnam était régulièrement frappé de sévères épidémies de choléra à laquelle venaient parfois s’ajouter d’autres épidémies. Ainsi, la peste bubonique en 1902.
Dans un premier temps, les Vietnamiens rendirent les coolies chinois responsables de ce nouveau malheur (les minorités sont toujours des victimes expiatoires...) avant de reconnaître que la maladie était transmise par les rats. Les autorités décidèrent alors, en avril 1903, de rémunérer la capture de ces rongeurs à raison de 0,20 piastre la centaine jusqu’à ce qu’elles s’aperçoivent que, malgré les risques de contamination, de nombreux foyers vietnamiens s’étaient lancés dans l’élevage domestique de rats pour toucher des piastres (3)... Rapport à l’argent, rapport à la mort.
A noter également, pour l’anecdote, l’opposition d’une partie de la population contre la vaccination, au motif que l’usage intensif des pétards était un moyen de lutte plus efficace contre l’épidémie.
De même, l’opposition de familles -malgré les risques évidents de propagation de la maladie- à l’isolement et à l’internement des malades afin d’être assurées que le défunt puisse être enterré dans son village suivant la tradition -ce qui était le plus important-.

 

Cela se passait certes il y a un siècle et peut apparaître comme relevant d’un obscurantisme dépassé. Mais ces attitudes reposent sur des traditions et des croyances millénaires sur lesquelles il faut s’appuyer pour réussir un développement réussi. Les apprentis sorciers apôtres de la mondialisation généralisée qui l’oublieraient  l’appendront à leurs dépens -ou à ceux de leurs successeurs- s’ils l’oubliaient.

 

 

 

 
Jean-Michel Gallet

 

 

 

 

(1)     selon le rituel, il faut réaliser l’opération en dehors de tout rayon du soleil
(2)     voir « Histoire de Hanoi »-par Philippe Papin-.
(3)     il est vrai que le rat est encore apprécié par certains Vietnamiens. on m’a d’ailleurs conseillé particulièrement « le rat de riz », c’est-à-dire la rat consomme à l’époque des moissons, car c’est alors qu’il est le plus dodu. Evidemment, il s’agit là d’un secret de cuisine que vous vous garderez bien de diffuser.